En réponse à un commentaire déposé sur une de mes dernières publications Instagram, j’ai dit : On peut juger objectivement si quelque chose est bien écrit ou bien parlé, mais pas si une musique est bonne ou mauvaise, car cette distinction relève uniquement du goût.
Ce à quoi, on m’a répondu : « Pourquoi faire cette distinction ? Le goût s’applique à toutes les formes d’art, y compris l’écriture. » Le commentaire poursuivait en me donnant comme exemple : Paroles biens écrites VS Paroles mals écrites ; pour démontrer que la musique n’est pas exempte de jugement qualitatif
Aujourd’hui, c’est à cette question que je vais répondre.

Nous écrivons et nous parlons tous les jours. Certes, pas des romans, pas des discours, mais des messages, des commentaires sous des publications, des conversations banales, plus ou moins significatives.
Et cette pratique quotidienne vient créer insidieusement quelque chose en nous : Un étalon intuitif. Cette unité de mesure, nous permet désormais de pouvoir déterminer lorsque quelqu’un s’exprime bien, parce que nous possédons dorénavant
une référence directe, personnelle, permanente de ce qu’est le discours et la rédaction.
Et quand quelqu’un pratique cette discipline exceptionnellement bien, nous ne pouvons que le reconnaître immédiatement, et cela que nous aimons son style ou pas. Car, nous pouvons la comparer à ce que nous faisons nous-mêmes, chaque jour depuis plusieurs années.
Parler correctement, en principe ça signifie quoi : Être clair, intelligible et compréhensible. Ce sont les critères minimaux. Du moment que le message passe, l’essentiel est accompli.
On peut donc mesurer objectivement si quelqu’un y parvient ou pas. Et si par exemple, il est possible d’affirmer que Proust est un auteur parfois difficile, obscur, et impénétrable à lire, c’est précisément parce qu’on sait ce qu’est la clarté. L’exception confirme la règle. Et le critère existe, il est partagé, même quand on choisit de le
transgresser.
Pour continuer sur ma lancée, même la poésie mallarméenne, l’écriture automatique des surréalistes, sont des œuvres qui abandonnent toute exigence de clarté pour devenir pure expression. Nous pouvons donc les approcher, les traverser, les comprendre autrement en grandissant, en apprenant de nouveaux mots et en vivant de nouvelles choses. Parce que le langage reste un outil, dont nous sommes tous émetteurs.
Parler et écrire sont des verbes. Ce sont des actions que tout le monde produit chaque jour. Ce miroir interne existe. Et c’est lui qui rend le jugement possible.
La musique, elle, n’est pas un verbe.
Nous consommons de la musique (industrielle, performative – non pas naturelle) en permanence. Que ce soit à travers les pubs, la musique d’attente des appels téléphonique, dans les magasins, à travers les publications sur les réseaux sociaux.
Au point qu’elle nous semble inhérente à l’humanité, du fait qu’elle soit omniprésente. Mais attention : consommer de la musique, ce n’est pas la produire. Musiquer n’existe pas (encore?) dans notre quotidien universel. Nous ne sommes pas émetteurs. Nous n’avons pas intrinsèquement ce miroir interne de la production pour juger l’objet. La musique est un état qu’on reçoit. Et se demander si les artistes, compositeurs et interprètes sont les bibles du jugement artistique, c’est se demander qui de la poule ou de l’œuf est arrivé avant.
Contrairement au langage conversationnel — universel malgré la diversité des langues, accessible partout et nécessaire par défaut — nous entendons et voyons des gens produire de la parole tous les jours. Sans communication, pas de compréhension possible. La musique présuppose des capacités qui ne sont ni données à tout le monde, ni accessible de la même façon à tous. Grandir et évoluer dans un univers musical, vous rendra inévitablement plus apte à musiquer, comparé à une personne ayant vécu son enfance dans une famille musulmane pratiquante de confession salafiste. La musique n’a aucun équivalent des critères fonctionnels du langage. Aucun.
On peut être complètement bouleversé par une chanson dans une langue qu’on ne comprend pas.
Pour illustrer, il a une chanson que j’aime par-dessus tout. Il s’agit de la version live de Tu Falta de Querer de La Juntada de las Artistas. Je ne comprends pourtant pratiquement pas un seul mot. Etant une quiche en espagnol, seul le mot Querer réveil en moi les bases profondément enfouies de mes cours d’espagnol du lycée.
Il s’agit de la reprise d’une chanson de Mon Laferte (2015). Et à chaque nouvelle écoute, elle continue de me donner des frissons. Pourtant, il ne s’agit ni de la version studio (du groupe), ni de l’artiste à l’origine de cette musique. Ironiquement, ayant découvert cette chanson par le biais de ce groupe, elle est pour moi devenue la version originale. Ici, ce n’est pas la langue qui opère, c’est autre chose, entièrement.
Il existe des artistes comme Aya Nakamura, qui cumule actuellement plus de 6 milliards de streams et 24 certifications diamant. Elle est à ce jour, l’une des artistes francophones les plus écoutées dans le monde. Et pourtant, elle est constamment critiquée pour son style et ses paroles.
Parfois c’est différent, des artistes choisissent volontairement de chanter de façon originale. Par exemple, Aserejé de Las Ketchup a vendu plus de 12 millions de singles,à été numéro 1 dans 26 pays. Pourtant, il s’agit d’une chanson dont le refrain est du yaourt phonétique de la chanson Rapper’s Delight de Sugarhill Gang.
Autre exemple : Stach Stach des Bratisla Boys est entièrement composé de mots inventés parodiant les langues slaves. Pourtant certifié Diamant en France, 10 semaines consécutives en tête des charts, 800 000 ventes, 8e single le plus vendu du 21e siècle en France (source : Puremédias – Les 100 singles les plus vendus du 21e siècle en France). Umbrella de Rihanna, numéro 1 dans plus de 17 pays, 10 semaines en tête au Royaume-Uni, plus de 12 millions d’unités vendues dans le monde, single le plus vendu de l’année 2007. Work de Rihanna. Le mot « work » est répété pas moins de 76 fois dans la même chanson. Publiquement démontée à la télévision, qualifiée de charabia, a pourtant été numéro 1 au Billboard Hot 100 pendant 9 semaines consécutives, et comptabilise plus de 3,3 milliards de streams – son titre le plus écouté dans le monde. Et pour finir, Run the World (Girls) de Beyoncé, critiquée pour ses paroles jugées superficielles. Pic des chartes à la 29e place du Billboard. Aujourd’hui possède plus de 655 millions de streams, et est dans le top 10 des chansons les plus streamé de l’artiste.
Vous pourriez me dire : “Ces chansons fonctionnent parce qu’elles obéissent à des critères structurels et acoustiques ! La répétition hypnotique, la clarté du mix, l’efficacité de la mélodie…”. Et c’est certainement vrai. Mais alors je pose cette question : “Pourquoi est-ce que toutes les musiques qui obéissent à ces critères ne sont pas un succès ?” Car le succès, l’appréciation universelle en musique est aléatoire. Tandis que pour un discours, un texte ou une discussion, savoir correctement parler la langue est largement suffisant. On peut fabriquer en laboratoire le morceau scientifiquement parfait et accoucher d’un bide monumental. Les critères techniques sont des conditions nécessaires, mais jamais suffisantes. Ce qui fait qu’une musique traverse les gens reste insaisissable. Ce qui confirme qu’il n’y a pas de sol commun sur lequel poser un jugement objectif à une critique musicale. Si quelqu’un décide de vous expliquer en quoi une musique est techniquement parfaite, est-ce que ça va vous la faire l’aimer ? C’est peu probable. Tandis qu’en littérature, une explication de texte peut débloquer le sens, et l’accès au sens peut déclencher l’appréciation.
On peut relire un livre des années plus tard et le comprendre autrement, parce qu’on a grandi, appris de nouveaux mots, vécu de nouvelles choses. Le jugement littéraire est en partie cognitif. Le jugement musical est en premier lieu viscéral. Et on ne rationalise pas le viscéral. Les meilleurs exemples que je puisse donner sont ceux des très jeunes enfants et des animaux. Les jeunes enfants sont des adultes en devenir, dotés de la capacité dormante de parler, sans pouvoir encore exécuter ce verbe. Quant aux animaux, ils ne savent ni lire, ni écrire, ni parler. Pourtant, ces deux groupes d’êtres vivants se rejoignent sur une chose : La Musique.
Vous avez déjà vu les vidéos de musiciens qui vont jouer dans des zoos ou dans des champs, face à des vaches, des chevaux, des singes, voire des hippopotames ? Je n’ai à ce jour vu que des animaux s’approcher de ces musiciens. Et des vidéos d’animaux, chiens, perruches entre autres, accompagnant Michael Jackson, Beyoncé ou Rihanna à la chansonnette pullulent sur les réseaux sociaux. Pareil pour les enfants qui pleurent ou sourient excessivement à l’écoute d’une musique. Un nourisson de quelques mois qui sourit à l’écoute d’une mélodie n’a aucun étalon linguistique. Un chien qui “chante” avec Michael Jackson n’a aucune référence culturelle. Et pourtant quelque chose opère. Ce n’est ni le goût, ni la culture. C’est quelque chose d’antérieur à tout ça. Certes, les chiffres cités plus haut ne prouvent pas que la musique est sans critères. Ils prouvent que ses critères ne sont pas fonctionnels. Aserejé et Stach Stach ne veulent linguistiquement parlant rien dire. Pourtant écouté par des millions d’auditeurs.
Passons au domaine littéraire.
Twilight et 50 Nuances de Grey sont jugés de mauvaise qualité par beaucoup et pourtant, ce sont des œuvres compréhensibles, critiquables, argumentables. Pourquoi ? Parce que les cadres prédéfinis nécessaires à la création d’une œuvre littéraire : le genre, le ton, les personnages, le synopsis, l’intrigue ; provoquent sans vraiment le faire exprès une attente comparative. On ne peut pas lire Twilight sans le comparer, consciemment ou non, à d’autres romans du même genre. Et comprendre le déroulé d’une histoire fait qu’il est impossible de ne pas assembler les pièces et de voir les inégalités, les incohérences, les failles. Une chanson, elle, n’a pas de synopsis à respecter, rarement un seul genre pur et surtout, l’imagination et la créativité d’un artiste musical font que son identité suinte de partout. Il n’y a pas de cadre préétabli contre lequel la mesurer. Pas d’attente structurelle à trahir. Juste ce qui sort et ce que ça provoque.
Comparons, voulez-vous.
Si je vous demande de me raconter Twilight très brièvement, que direz-vous ?
Sensiblement tous la même chose : « Une jeune adolescente déménage chez son père dans une petite ville, où vit une famille de vampires, et elle tombe amoureuse de l’un d’eux”. Certains parleront sûrement du personnage Jacob, voire de la transformation finale de Bella, mais votre résumé et le mien, sont à quelques mots près le même. Tout ça, sans citer leurs noms. Et dans le sens inverse, supposons que j’ai oublié le titre du film, mais que je me souviens de l’histoire, un résumé correct suffit pour éliminer plus de la moitié des films de vampires.
Maintenant, laissez moi vous décrire une chanson à laquelle je pense :
C’est une chanson d’amour, dans laquelle la femme dit son chagrin, car elle est sur le point de quitter son petit-am. Elle lui reproche de ne plus l’aimer et de ne plus faire ce qu’il faut. La chanteuse (solo) chante en français, le style musical est pop, r&b. Il s’agit d’une chanson sortie en 1997. Vous avez réussi à deviner sans demander à ChatGPT et sans chercher sur Google ? Bravo vous êtes fort ! Vous pouvez vous applaudir. Pour les autres, forcément, je n’allais pas citer les paroles de la chanson dans la description, sinon cela serait trop facile. Je n’ai cité aucun dialogue de Twilight, pourtant il est presqu’évident de savoir que je parle de ce film. J’ai fait exactement ce que j’ai fait avec Twilight, je vous ai même donné l’année en plus. Pour la chanson, la réponse est : La taille de ton amour – Jane Fostin.
Quoi ? Twilight est plus connu que le répertoire de Jane Fostin ? D’accord !
Deuxième devinette : Un morceau pop-synthé inspiré des années 80, décrit la course nocturne seul dans une ville illuminée. L’atmosphère est mélancolique et mystérieuse. – Vous avez trouvé ? Elle est plus facile celle-ci normalement. La réponse est : Nightcall de Kavinsky. Beaucoup plus facile à trouver celle-ci, n’est-ce pas ? Mais ça aurait pu être Blinding lights ou une chanson des Daft Punk.
Et là, deux cas de figure. Soit vous n’avez pas trouvé, et c’est la même démonstration qu’avec Jane Fostin. La description ne suffit pas. Soit vous avez trouvé, et je vous pose cette question : avez-vous identifié la musique, ou avez-vous identifié tout ce qui l’entoure ? L’esthétique synthwave. Le film Drive. La culture des années 80 revisitée.
Parce que la chanson elle-même : sa mélodie, son son, ce qu’elle fait ressentir, reste indescriptible. Ce n’est pas la musique qu’on identifie. C’est le contexte culturel autour d’elle. Et c’est précisément ça la différence. On ne peut pas décrire objectivement une musique comme on décrit une histoire. Parce que la musique n’est pas une histoire. C’est une expérience.
Deux personnes qui vivent exactement la même expérience vont créer deux musiques radicalement différentes. Parce que la source même de la musique est subjective. Mais l’esthétique peut être semblable parfois. La source, naît d’un ressenti. Même l’artiste le plus commercial ou même le plus vénal des producteurs, s’inspire de quelque chose de vécu, de traversé.
Attention, je ne dis pas que les livres ne naissent pas d’un sentiment ou d’une émotion. Mais le caractère tangible d’une œuvre littéraire, ses codes, sa structure, ses personnages, son intrigue, la rendent plus correctement identifiable. La preuve : il m’a suffi de quelques mots pour que vous reconnaissiez Twilight. Car je peux affiner encore et encore ma description, jusqu’à ce que toutes les œuvres similaires soient éjectées et qu’on comprenne qu’il s’agit de ce film et pas d’un autre. Or pour la musique, une description parfaite de celle-ci — je parle de la musique uniquement, sans citer les paroles, le clip, les producteurs ou l’interprète — ne sera jamais assez spécifique pour une compréhension universelle.
Les maisons d’édition les plus sérieuses ont des critères précis et articulables pour refuser un manuscrit : une prose confuse, une structure défaillante, un style qui n’atteint pas les standards attendus. Ces jugements sont formulés par des professionnels dont c’est le métier — et ils sont partageables, argumentables, communicables. Oui, des best sellers mal écrits, ça existe. Mais c’est le goût et les critères de chacun qui déterminent le succès d’une œuvre littéraire.
Twilight, 160 millions d’exemplaires vendus dans le monde et pourtant unanimement critiqué sur la qualité de sa prose. 50 Nuances de Grey, 100 millions d’exemplaires, livre le plus vendu au Royaume-Uni de sa génération, traduit en 52 langues, mêmes critiques.
Soit. Mais voilà la différence : on peut dire que ces livres sont mal écrits. On peut le démontrer académiquement, l’argumenter. Le jugement existe et il est communicable. Il ne s’agit pas juste de ne pas aimer, mais plutôt de pouvoir dire « voilà pourquoi ça ne fonctionne pas techniquement ». Ce type de jugement partageable, en musique, est beaucoup plus difficile à tenir jusqu’au bout.
C’est aussi pourquoi le barème en cours d’arts plastiques est plus abstrait que celui du cours de français.
Et concernant les paroles ? Oui, on peut juger les paroles d’une chanson. Mais les paroles lues et les paroles chantées sont deux choses complètement différentes. Lire « Ella Ella Ella Eh Eh » sur une page, c’est voir quelque chose de creux et répétitif. L’entendre chanté par Rihanna, dans le contexte de la chanson, c’est autre chose. Lire les paroles de 7/11 de Beyoncé, et les entendre sur le beat, avec sa voix, c’est une expérience qui n’a plus rien à voir avec le texte. Rajoutez à ces deux exemples les clips vidéo les accompagnant et le lot est une expérience indescriptible pour chacun.
La mélodie, le rythme, la voix absorbent les mots. Ils les transforment en quelque chose qui dépasse leur valeur littéraire. Juger les paroles d’une chanson comme on juge un texte, c’est juger un acteur sur son script sans le voir jouer. Et quand on juge des paroles d’une chanson comme bien ou mal écrites, on juge l’écriture, pas de la musique. Et les chiffres ne sauvent pas l’argument inverse non plus, parce que les streams ne mesurent pas la qualité, ils mesurent la popularité. Souvent dictée par les labels, les algorithmes, le contexte.
Cold Case Love de Rihanna, jamais sorti en single. Est pourtant considérée par les critiques comme l’un des sommets de sa discographie, “seulement” 15,8 millions de streams sur Spotify. California King Bed, sorti en 2011, top 37 aux États-Unis, 379,7 millions de streams. Lift Me Up, nommée et performée aux Oscars, meilleur démarrage radio de toute sa carrière, 476,9 millions de streams. Pourtant, Cold Case Love, est ma chanson favorite de Rihanna. Et elle est 30 fois moins écoutée que Lift Me Up. Les chiffres mesurent la machine. Pas la chanson.
L’écriture est un outil. La musique est toujours une expression. On peut juger la qualité d’un outil en le comparant à son usage ordinaire. Juger une expression, c’est entrer dans le territoire du ressenti. Les deux peuvent être jugés mais, selon moi, pas avec les mêmes outils. Et confondre les deux, c’est vouloir les comparer de façon identique, comme si elles étaient sur un pied d’égalité or, elles ne le sont pas sur ce plan. Aucun art n’est supérieur à un autre. Ils sont justes différents.
Et pour aller encore plus loin. À mes yeux, la musique est intemporelle d’une façon que l’écriture ne peut pas être. Breakin’ Dishes de Rihanna est sortie en 2007. Elle n’a jamais été un single officiel. Pourtant, en 2025, soit 18 ans plus tard, elle refait surface et devient virale, entre dans le Top 50 mondial, débute sur le Hot 100, et génère près d’un million de streams par jour sur Spotify.
Et Rihanna n’est pas la seule à avoir bénéficié de la résurrection musicale signée TikTok. Dreams (Fleetwood Mac, 1977), Running Up That Hill (Kate Bush, 1985), Africa (Toto, 1982), Fade Into You (Mazzy Star, 1993), Dernière Danse (Indila, 2013), Smalltown Boy (Bronski Beat, 1984) ou encore Lover, You Should’ve Come Over (Jeff Buckley, 1994) font partie de ceux et celles qui ont eu droit à leur trend. Pourquoi ? Parce que la musique n’a pas besoin de médiation pour retrouver son public.
Oui, un livre ou un film peut devenir populaire, la preuve avec La Femme de Ménage de Freida McFadden, propulsé grâce à TikTok. Mais le BookTok a dû vous donner des arguments pour vous convaincre de l’acheter, pour vous dire en quoi c’est un bon livre. Dernière Danse d’Indila n’a pas besoin d’une thèse pour éveiller quoi que ce soit en vous.
Une raison qui rend la musique intemporelle est qu’il n’existe pas de genre musical mort au sens où il existe des langues mortes. Une langue morte, c’est une langue que plus personne ne parle comme langue vivante : le latin, le sumérien.
En musique, le disco est revenu dans les années 90. Le jazz est cyclique. La bossa nova ressurgit. Aucun genre n’a de stade terminal. La musique ne meurt pas, elle sommeille.
Les œuvres littéraires, elles, vieillissent avec leur langue. Les mots tombent en désuétude, les tournures deviennent incompréhensibles, des chefs-d’œuvre perdent en impact non pas parce qu’ils sont moins bons, mais parce que le langage, lui, évolue et oublie. Il existe des langues mortes. Il n’existe pas de genres musicaux morts. Et il y a une dernière chose, parce qu’elle change tout : Lire un livre est une décision active, consciente et répété après chaque page, qui demande un effort soutenu, du temps, de l’attention, de l’énergie. Écouter de la musique ne demande pratiquement rien. On reçoit. Et cette passivité est précisément ce qui rend le jugement objectif impossible en musique, parce que deux personnes dans le même état passif, face au même son, peuvent ressentir et comprendre deux choses radicalement différentes. La lecture crée les conditions d’un jugement partageable. L’écoute laisse toute la place au ressenti pur.
Voilà où se trouve la vraie différence selon moi !
Dans l’écriture, un minimum s’impose. Dans la musique, rien ne s’impose. Un écrivain qui fait douze fautes par page essuiera des centaines de refus avant de voir son manuscrit publié. Un cuisinier qui veut ouvrir son restaurant sans diplôme, sans base technique, peut dire adieu à son rêve.
Mais une maison de disques peut signer quelqu’un qui maîtrise son buzz sur TikTok.
Parce qu’en musique, il n’y a pas de recette magique. Pas de minimum requis. Pas de base qui s’impose à tous. Et c’est précisément pour ça qu’on ne peut pas juger la musique avec les mêmes outils que l’écriture. Il n’y a pas de sol commun sur lequel poser le jugement.
Je le répète : Tout le monde est libre de ses goûts et de ses préférences. Mais on ne peut pas nier qu’il existe une différence de nature entre ces deux formes d’expression. Et cette différence, elle n’est pas une question de goût. Elle est structurelle.
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